“Powers of Ten” de Stephan Bodzin : une incursion dans les outrenoirs.

A l’aube de l’an 2017, je peux aisément dire que l’album ” Powers of Ten ” de Stephan Bodzin est un album qui marquera un repère dans mon vécu musical. Je juge généralement cela à la longévité auditive d’un album, qui est proportionnelle à la rapidité avec laquelle je finis par m’en lasser.

Powers of Ten est sorti en 2015, dès lors, des milliers d’amateurs découvraient cet artiste de l’ombre, connu uniquement dans les tréfonds des sphères intimes de la techno minimale/progressive. Nous sommes en 2017, et Powers of Ten demeure profondément novateur, indiscutablement unique, et d’une intensité à faire frémir la plus sombre des oeuvres de P.Soulages. La perfection technique de l’album se constate à la première écoute, mais ce n’est rien face à l’intensité du son lorsqu’il est interprété en live, par Stephan lui-même.

Chronique d’une écoute attentive et d’un live transcendantal vécu à la Belle Electrique, le 26 novembre 2016.

Full album en écoute ici : 

Singularity

singularity - stephan bodzin

L’album s’ouvre sur “Singularity“, le morceau éponyme faisant bien souvent l’ouverture de ses lives, sonnant comme un préambule : quelques clins d’oeil house qui se mêlent savamment avec une ritournelle ternaire qui ne s’interrompt jamais. Ces notes répétées inlassablement donnent une profondeur et une résonance à la somptueuse ligne de basse qui emplit tout l’espace (1’03). Au fond, subtil, la rythmique délicate dont la précision relève de l’orfèvre pose les bases de tout cet univers Bodzinien : Une musique profonde, dont les fréquences s’évaporent subtilement dans tout l’espace.

Ix

ix - stephan bodzin

Ix” poursuit et nous sort de ce préambule pour embarquer dans un voyage stellaire, toujours marqué par cette rythmique qui nous accroche comme le repère d’un phare. Ce repère nous captive dès lors que l’on s’échappe de la transe onirique dans laquelle nous plonge les basses et les motifs sonores entremêlés. Une note haute, récurrente et régulière, évoque la lumière d’un pulsar lointain qui nous parviendrait à rythme constant. Le son de Stephan Bodzin s’apparente à un film muet, qui nous pose un décor sur lequel chacun conte l’histoire qu’il souhaite. “Ix” sonne à mon sens comme un voyage cosmique, où les basses sont les moteurs de mon vaisseau, et les arabesques sonores autant d’objets célestes défilant sous mes yeux.

Birth

birth stephan bodzin

Birth” prend possession de l’espace, et acquiert une tournure presque solennelle, portée par ces accords longs, riches et organiques (1’20). Mon repère, la rythmique, demeure inlassablement présent, mais tout semble suspendu dans l’instant : la progression dans l’espace s’interrompt face au spectacle grandiloquent de la Nébuleuse d’Orion, se dilatant puis se contractant pour engendrer de ses entrailles des jeunes étoiles qui s’échappent dans l’immensité de l’espace dont l’étendue nous dépasse. Une voix féminine soupirante prend progressivement possession de l’espace sonore. Elle féminise cette nébuleuse, mère de l’énergie et artiste de la matière. La rythmique ne s’interrompt jamais et demeure la seule surface sur laquelle les sons se percutent et s’entrelacent.

Sputnik

sputnik - stephan bodzin

Sputnik” laisse derrière nous la création de “Birth” et nous plonge un peu plus profondément dans la noirceur de l’espace. “Sputnik” est un morceau transitionnel, c’est un son de passage et de voyage où les lumières du passé s’éloignent laissant place à un futur sans reflets. L’énergie est aussi présente qu’invisible. Le vaisseau poursuit sa quête sans objets.

Blue Giant

bluegiant - stephan bodzin

Blue Giant” est un instant majeur de l’album. La rythmique est grave, et pose le son dans un espace où la profondeur prend des proportions vertigineuses. On perd un peu d’altitude, et l’atmosphère s’alourdit lorsque cette ligne de basse, posée sur une note continue prend possession des basses fréquences. Elle sature légèrement et nous laisse découvrir un univers nouveau, où l’analyse n’est plus possible. “Blue Giant” signe cet instant où je suis littéralement absorbée par l’environnement sonore, où mon rôle de spectatrice se dissout dans la matière sonore d’une densité remarquable. Il n’y a plus qu’une seule posture pour apprécier ce que Stephan Bodzin nous réserve ensuite : les yeux clos et l’abandon de soi.

Zulu

zulu - stephan bodzin

Zulu” s’imprègne immédiatement de l’atmosphère de “Blue Giant”, et travaille la matière solide et dense pour donner à la structure sonore une dimension plus aérienne et légère. Le voyage reprend, à la manière de “Sputnik”, on repart de nouveau dans un passage transitionnel, l’abandon en plus. Les yeux restent clos, et nous ne regardons plus passivement Stephan Bodzin manipuler ses boites de plexiglas, nous faisons corps ensemble, et avec lui. La ligne de basse majeur de “Zulu” fait son entrée à 3’06 et sonnera dès lors le début d’une des montées les plus ascensionnelle de tout l’album. Prêts, nous l’étions : “Blue Giant” avait fait tomber les quelques résistances qui nous empêchaient de nous laisser emporter par l’instant. “Zulu” n’est plus seulement un passage mais une véritable voie rapide, un genre de golf stream du cosmos nous attirant d’une force irrésistible. “Zulu” constitue l’horizon des événements du trou noir créé par Bodzin. Nous nous retrouvons portés vers une dimension nouvelle, ou toute notion de vitesse devient dérisoire. Seule cette imperturbable rythmique, faisant écho à notre propre métrique biologique nous fait repère dans un univers dont les échelles nous dépassent.

Powers of Ten

poweroften - stephan bodzin

Powers of Ten” résonne enfin, et nous situe à un des sommets dominants de l’album. Le voyage de “Zulu” nous a mené dans des hauteurs extrêmes, où nous pouvons à présent porter un regard sur un monde d’ensemble, où la matière, le vide, l’espace, la lumière et l’obscurité mènent ensemble une danse dont la représentation, grandiose, nous donne un aperçu sur la beauté de l’énergie. “Powers of Ten” est un morceau où il nous est permis de prendre du recul sur l’intensité des instants vécus jusqu’alors, d’apprécier la beauté où tous les éléments s’entremêlent, et d’être submergés par l’émotion d’un ensemble dont la puissance nous transcende. La ligne de basse n’a jamais été aussi profonde et va chercher, sans ménagement, toute l’émotion bloquée aux tréfonds de nos viscères. Stephan nous mène de force dans son univers où les faux semblants n’existent plus, toute futilité semble dépouillée au profit d’une nudité triviale, profonde et véritable de chaque être ayant pris part au voyage. Curieusement, la hauteur vertigineuse que l’on peut apprécier dans “Powers of Ten” fait écho au court métrage du même nom, dont le voyage débute à l’échelle du proton pour s’interrompre dans l’immensité du cosmos (“Powers of Ten”, Charles et Ray Eame, 1977). 

Lila

lila - stephan bodzin

Lila” sonne comme une reprise du voyage, mais la couleur du son prend un aspect tout particulier. Les arabesques de notes évoluent sur un mode mineur, et donne à “Lila” une saveur mélancolique, laissant à penser que le voyage abandonne l’exploration pour marquer plutôt l’instant du retour. “Lila” est la musique accompagnant le demi tour de notre vaisseau, tournant le dos aux découvertes pour faire face au passé. À 3’57, les sons s’estompent pour laisser de nouveau place au silence, puis à ce motif mélancolique dont le volume envahit progressivement tout l’espace. La régression vers le point de départ est initiée. Les structures grandiloquentes de la matière sont derrière nous, et le retour nous absorbe, en toute intensité, sur le chemin nous menant vers le point de départ. “Lila” résonne à peine que le concert annonce déjà sa propre fin, et la mélancolie donne naissance à une nostalgie d’un voyage presque abouti.

Odyssée

odyssee - stephan bodzin

Sur le chemin du retour,”Odyssée” est le premier contact avec notre galaxie. “Odyssée” fait naître cette fascination que doit ressentir le marin – dont la navigation à travers les océans s’est étendu des mois durant –  découvre enfin la rupture de l’infinité de l’horizon en apercevant une terre dans son champ de vision. “Odyssée” est la découverte d’un monde connu et bienveillant, les motifs de notes se veulent doux en tonalité comme en fréquence. La rythmique, toujours présente, se cale progressivement sur des valeurs terriennes, où les secondes font le temps.

Wir

Wir” signe le retour à la Terre. L’esprit revient au corps, et nous laisse reprendre notre condition d’humain spectateur. La transe nous quitte pour laisser planer au dessus de nos têtes des fumeroles où les rêves et les sueurs s’entremêlent. Les visages sont béats, sourires aux lèvres, l’émotion est palpable dans chacun des regards. L’humeur est d’une neutralité apaisante, et nous sommes tout aussi heureux de l’instant que triste de l’imminence de sa fin. Stephan lève les yeux vers nous, nous remerciant en agitant les mains. Hurler “Merci”, est-ce bien suffisant ? A ce niveau d’exaltation, on aimerait plus l’étreindre chaudement.

L’esprit s’interrompt une ultime fois pour apprécier, les yeux clos, les dernières notes d’un set qui sublimera le temps, en se perdant dans ces basses qui nous reconnectent progressivement dans notre espace, et dans le présent.

stephan bodzin

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