Transcender l’écriture musicale : de l’Inde au psychédélisme

Le « psychédélisme » est un néologisme issu du grec : psyche (âme) et delos (visible). Le psychédélisme, d’un point de vue étymologique, est donc un mouvement visant à rendre l’âme visible à travers des expressions artistiques, notamment à travers la musique. Ce mouvement apparaît dans les années 1960, dans un contexte de désaccord avec les valeurs traditionnelles véhiculées par les anciens. C’est une véritable querelle «  des anciens et des modernes » qui se concrétise au sein des années 1960, où les jeunes générations rejettent les valeurs autoritaires et rigides véhiculées jusqu’alors. Ce mouvement prend également racine dans le courant « hippie », qui revendique des idées pacifistes en opposition à la guerre du Viet Nam, tout en militant pour la libération des mœurs.

Le ragâ traditionnel est, quant à lui, un des 3 piliers de la musique classique indienne, composé du ragâ (mélodie), du tala (la rythmique) et du pada (le poétique). Pour mémoire, les règles que j’aborderai seront des règles propres à la musique classique de l’Inde du Nord (musique hindoustanique), qui diffèrent des règles de la musique classique de l’inde du Sud (musique carnatique), bien que des termes soient similaires. Je m’intéresserai ici spécifiquement à l’aspect mélodique : le ragâ.

Le site internet de Philarmonie de Paris donne une définition synthétique et pertinente de ce qu’est un ragâ :

« Le mot raga dérive de la racine sanscrite ranj qui signifie : « ce qui affecte ou ce qui colore l’esprit et qui procure du plaisir ». Mentionné pour la première fois dans la littérature musicale il y a plus d’un millénaire, ce terme recouvre un concept ouvert au sein duquel l’association d’une structure musicale avec un état émotionnel particulier, une saison ou un moment de la journée, est aussi importante que sa forme mélodique. Le but premier d’un raga est de procurer un ravissement esthétique en offrant à l’auditeur une « saveur » (rasa) à goûter. Cette notion de saveur est au cœur de la pensée esthétique de l’Inde et joue un rôle essentiel dans toutes les disciplines artistiques.
Un raga est bien plus précis et plus riche qu’un mode ou qu’une simple gamme et en même temps bien moins figé qu’une mélodie donnée. D’une manière plus générale, unraga peut être regardé comme un cadre mélodique approprié à la composition et à l’improvisation, une entité musicale dynamique possédant une forme unique, incarnant une seule idée musicale. Un raga rassemble un grand nombre de thèmes composés par les grands poètes-compositeurs d’autrefois, ce qui n’empêche pas les musiciens créatifs d’aujourd’hui de composer de nouveaux airs et de générer ainsi une variété infinie de séquences mélodiques dans le cadre d’un raga donné. »

A l’écoute, un ragâ est reconnaissable par sa structure de notes. Le cadre de composition d’un ragâ se compose en échelles ascendantes et en échelles descendantes. Une échelle comporte sept notes. Dès lors, nous pouvons caractériser un ragâ en fonction de la construction mélodique des échelles ascendantes et descendantes.

Si les échelles descendantes et ascendantes possèdent les mêmes sept notes, celui – ci est qualifié comme étant « complet » (« sampurna »). Si les échelles descendantes et ascendantes possèdent un nombre de notes différents, ou que certaines notes sont omises lors de l’interprétation, nous parlons de ragâ « incomplets » ou « mélangés » (« misra »). Ces échelles se construisent sur deux notes dominantes (« vadi »/ « samvadi ») qui seront les bases tonales de la construction du ragâ. Tout comme pour une grille de blues, le ragâ se construit sur un motif principal (« pakad ») qui servira de base tout au long de l’interprétation.

L’une de particularités du ragâ se trouve aussi dans le fondement même de sa création. En effet, le ragâ est profondément ancré dans un contexte de vie sensuel et sentimental, et a pour vocation de transmettre une atmosphère spécifique par l’intermédiaire de ses notes et de ses vibrations. Il existe ainsi des ragâ spécifiques aux différents moments de la journée.

Cependant, il serait pour autant bien trop réducteur de penser que le ragâ soit uniquement dépendant d’une structure mélodique établie. En effet, l’une des principales caractéristiques du ragâ est le « rasâ », que l’on peut traduire par « éthos », « caractère », « esprit », « mood », ou « feeling ». Ainsi, l’interprétation d’une même structure de ragâ par deux artistes différents peut profondément modifier son appréciation musicale. Chaque artiste pourra en effet, pour chaque note, ajouter des ornements, des intonations, et improviser à l’intérieure des échelles ascendantes et descendantes du ragâ interprété. Ainsi, ces espaces de libertés témoigneront à la fois de la culture de l’interprétant, qui peut introduire au sein du ragâ des références à des chants traditionnels de son village, ou encore insuffler par quelques ornements une humeur ou un sentiment…

Une des nombreuses spécificités du ragâ réside également dans la présence d’un « bourdon harmonique » qui n’est autre qu’une ou plusieurs notes (avec obligatoirement, la note tonique) répété inlassablement tout au long de l’interprétation afin de conserver la base harmonique du ragâ pour permettre à l’artiste de conserver un repère harmonique lors de son interprétation des échelles ascendantes et descendantes. Ce son perpétuel peut être chanté, mais il est le plus souvent interprété par un Tampura (sorte de Luth à manche long).

L’interprétation d’un ragâ se compose en 3 parties que sont l’ « Alap », le « Jor » et le « Jhala ». L’ « Alap » est considérée comme la période la plus importante du ragâ, car elle exprime la structure même du ragâ et permet qu’on identifie ce dernier (à l’aide des échelles ascendantes ou descendantes qui peuvent être considérées comme « l’identité » du ragâ interprêté). Vient suite le « Jor », qui, inspiré par l’ «Alap » permet au musicien d’exprimer son interprétation et sa virtuosité jusqu’au paroxysme du ragâ, nommé « Jhala ». François Auboux, dans son ouvrage « L’Art du ragâ », explique très clairement la progression du ragâ à travers ces trois périodes caractéristiques :

« L’alap était autrefois considéré par les maîtres comme l’aspect le plus important de la musique, l’âme du raga qui révélait ou non la véritable qualité d’un musicien. Le jor, animé d’une franche pulsation binaire est ensuite développé dans un schéma identique à celui de l’alap. Le tempo s’accélère progressivement ou par paliers, les variations mélodico-rythmiques se multiplient jusqu’à la virtuosité technique, pour aboutir dans un paroxysme au jhala dont la particularité repose sur une construction rythmique minimaliste, en général à quatre temps. »

Ces trois parties sont identifiables à l’écoute des ragâ dits « traditionnels », dont la durée varie de plusieurs dizaines de minutes à plusieurs heures. J’ai ressenti un véritable lien entre ragâ et psychédélisme lorsque j’ai découvert une composition, reprenant les règles mélodiques du ragâ : « If Six Was Nine », de Jimi Hendrix.

 

Ces deux œuvres musicales ont des points communs, tant dans leur construction que dans leur rapport à la musique. Ces similitudes ont été représentées esthétiquement au sein de l’oeuvre graphique créée par Roger Law et David King.

 

Dans « If Six Was Nine », on identifie clairement deux phases : la première partie a une construction assez classique, avec un thème principal que l’on reconnaît dans le refrain, suivi de couplets. De même, « Jog » pose le thème principal dès la première ligne mélodique (le fameux « pakad » du ragâ). Au début de l’écoute, on constate d’ailleurs un fonctionnement identique lors des premières notes de « If Six Was Nine » et « Jog » : seules deux notes sont jouées plusieurs fois, afin d’affirmer la tonalité du morceau avec des notes importantes de l’harmonie du morceau. Cela rappelle aisément le principe utilisé dans la construction des ragâ avec le « vadi » (note tonique principale) et le « samvadi » (note secondaire).

Dans « Jog », la place laissée aux solistes rappelle le fonctionnement du blues ou du jazz (dont les influences ont grandement marquées les compositions de Jimi Hendrix). En effet, l’affirmation du thème principal laisse ensuite place à l’interprétation des solistes par les différents instruments du groupe. De la même manière, dans « If Six Was Nine », chaque instrument du trio interprète un solo. On remarque d’ailleurs que la partie dédiée aux soli, pour « Jog » comme pour « If Six Was Nine », est entrecoupé par un bref rappel du thème principal (à 2’55 pour « If Six Was Nine » et à 6’20 pour « Jog » – versions originales)

jimi hendrix portraitLes notes utilisées dans les improvisations des musiciens du Jimi Hendrix Experience inspirent également des ornements orientaux, avec l’usage de micro tonales dont la dissonance est exacerbée par la distorsion des sons grâce à la pédale à effet dont Jimi Hendrix fait un usage récurrent.

On retrouve enfin, à 4’20 un son inhabituel dans le rock’n’roll : celui d’une flute indienne, intervenant comme une allusion à la culture orientale tant appréciée par le mouvement psychédélique. A l’écoute, on remarque que l’usage de cette flute est davantage justifiée par son son typique que pour rappeler une ligne mélodique spécifique : force est de constater que les notes de la flutes dans « If Six Was Nine » sont nettement moins structurées que dans « Jog ».

Enfin, on note dans « If Six Was Nine », à 3’53, l’utilisation d’une basse continue permettant de maintenir la présence de l’harmonique durant toute la phase d’improvisation. C’est exactement la même méthode utilisée dans « Jog »  avec le fameux « bourdon harmonique » joué par le Tampura tout au long du morceau.

Ces deux morceaux ont pour particularité commune de poser avant tout un cadre, le thème musical, pour permettre ensuite aux musiciens de chaque formations de s’approprier la ligne mélodique pour finalement s’exprimer à travers ce cadre. Si nous reprenons l’approche spirituelle du musicien interprétant un ragâ, on constate que le musicien n’est pas simplement un être virtuose, il est aussi un être sensible qui doit s’approprier la musique pour exprimer une création artistique qui lui est personnelle, tout en respectant les multiples codes de l’interprétation d’un ragâ.

De même, The Jimi Hendrix Experience pose avant tout un cadre, répondant aux codes du blues, du jazz et du rock (qui ne sont autres que les principales influences musicales de Jimi Hendrix). Puis, s’approprient ce cadre pour exprimer des sons parfois atonaux, afin d’exprimer une atmosphère, et de créer un univers transcendant le cadre. Celui-ci reste néanmoins constamment perceptible, grâce à la basse qui accompagne les solistes tout au long du morceau. Si l’approche de « If Six Was Nine » a une approche plus « revendicative » du droit à l’expérimentation musicale que « Jog », la finalité est commune : s’exprimer musicalement au delà des codes établis.

L’artwork de l’album « Axis : Bold as love » et la force de la symbolique.

jimi hendrix psychedlisme

Au delà des créations artistiques élaborées sous LSD (la consommation de cette drogue n’a été interdite aux Etats-Unis qu’à partir de 1968) qui donneront naissance au « Pop Art », on constate également au sein du mouvement psychédélique une fascination pour les religions dites « pacifistes », telles que l’hindouisme ou le bouddhisme. Cela aura pour conséquence d’introduire des instruments orientaux jusqu’alors inutilisés au sein des musiques occidentales, telles que le sitar ou le tabla. De même, on retrouve au sein de l’art graphique psychédélique une utilisation de la symbolique spirituelle des cultures hindouistes) et bouddhistes.

Plus globalement, on dénote dans cette période un retour aux expériences sensorielles (exacerbation des couleurs, prise de psychotropes), à la revendication de valeurs humaines positives (amour, paix) et à la libération des contraintes sociétales (expressions corporelles, sexualité, libre choix).

La couverture de l’album « Axis : Bold as love » créée par les artistes Roger Law et David King est un bon exemple des codes véhiculés par le mouvement psychédélique, avec un regain d’intérêt pour l’art hindoue. Néanmoins, à titre d’anecdote, cette couverture d’album fut assez mal reçue par Jimi Hendrix. En effet, bien qu’il comprenne et apprécie la symbolique au sein de cette création, il regretta que l’esthétique de l’album ne rende pas davantage hommage à ses origines amérindiennes plutôt qu’à la culture indienne orientale.

L’oeuvre graphique de Roger Law et David King est directement inspiré d’une iconographie hindou nommée « Viraat Purushan-Vishnuroopam ». Le principe structurel de l’icônographie est largement repris, bien que certains éléments symboliques aient été ajoutés (visages féminins et têtes de chevaux dans la zone basse) ou modifiés (les tons colorimétriques ont été modifiés puis saturés). Les 3 visages principaux de l’iconographie ont été remplacés par les visages des membres du groupe « The Jimi Hendrix Experience ». Ces visages ont été d’ailleurs directement repris de la célèbre photographie de Kal Ferris (cf partie I.). Jimi Hendrix est le personnage situé à la place du dieu Vishnu, reconnaissable à la fleur de Lotus qu’il tient dans sa main gauche. Selon la symbolique hindoue, la fleur de lotus représente la création. Il n’est donc pas anodin que Jimi Hendrix, compositeur principal de son groupe, soit associé à cette divinité. Plus généralement, de nombreuses symboliques entourent le dieu Vishnu, entouré d’une multitudes de corps humains et inhumains. On constate que chacune de ces mains tiennent une arme, ce qui pourrait d’ailleurs être perçu comme un contre-sens à l’idéal pacifiste du mouvement psychédélique. En réalité, ces armes sont davantage une représentation de la force et de la puissance qu’une représentation de la guerre.

Dans point de vue plus spirituel, la religion hindoue repose avant tout sur un tryptique essentiel : « création, préservation, destruction ». Cette trinité est notamment symbolisée par le trident, figurant d’ailleurs dans l’une des mains représentée sur l’artwork de Roger Law et David King. De même, on remarque au sein de cette représentation différents niveaux de plans : Au premier plan figure la représentation de Jimi Hendrix grimé en dieu Vishnu, tenant une fleur de lotus (symbole de la création), accompagné au deuxième plan par de nombreuses formes humaines et inhumaines tenant différentes armes (défense et préservation), reposant au troisième plan sur des têtes humaines crachant du feu (destruction). Ainsi, la métaphore de la trinité « création, préservation, destruction » apparaît à travers différents symboles figurant dans cette œuvre graphique. Si l’on file cette métaphore, on peut transposer cette trinité à la construction générale des deux œuvres musicales préalablement analysées : D’un thème général (création), les musiciens improvisent (préservation), pour finalement déconstruire le morceau à son ultime développement (destruction).

Le personnage de Jimi Hendrix fut considéré comme étant sulfureux par la société conservatrice américaine, essentiellement car il s’exprimait corporellement et déstructurait les sons, afin de témoigner d’une liberté d’interprétation, et d’expression. D’une manière générale, la popularisation du rock psychédélique et l’inspiration des cultures orientales a permis au Rock’n’Roll d’élargir sa vision et ses codes.

D’un point de vue mélodique, « If Six Was Nine » demeure pour l’époque un morceau d’une singularité déconcertante. Plus généralement, les compositions de Jimi Hendrix font l’usage de tonalités complexes et de modulations originales. Matthew Montfort a d’ailleurs réinterprété un fameux morceau composé par Jimi Hendrix « Purple haze », à la Glissentar, une guitare à 11 cordes. Cette interprétation est à la fois un hommage à la composition unique de Jimi Hendrix et au cérémonial du ragâ traditionnel indien.

Au delà des quelques emprunts (musicaux ou graphique) on peut penser que l’idéal de création du mouvement psychédélique s’inspire du rapport spirituel que la musique traditionnelle indienne entretien avec la création. En effet, dans la musique traditionnelle indienne, il n’y a pas de revendication de la liberté mais bien une relation harmonieuse entre cadre, codes, et expression personnelle.

2 thoughts on “Transcender l’écriture musicale : de l’Inde au psychédélisme”

  1. Pilou Guenette

    Bonjour !
    Je découvre votre article presque 2 ans après son écriture…
    Passionné par la musique d’Hendrix et la musique classique indienne depuis pas loin de 40 ans le titre m’a bien sur alléché !
    Et puis bon, c’est fouillé , on voit que y’a du sérieux, la référence au livre de François Auboux, et pas mal d’autres choses… 🙂
    Mais… je suis quand même un peu étonné que vous voyez des parallèles musicaux entre “if 6 was 9 ” et une structure de raga indien…? J’écoute cet album depuis 1979, j’en joue certains titres..et j’écoute beaucoup de musique indienne, et ben non je vois pas le lien entre Hendrix et l’Inde, à part l’époque hippie et la pochette bien sur… D’autres part j’ai pas bien saisi non plus de quel “jog” vous voulez parler.. c’est une composition ? et de qui ? Je relis bien l’article c’est pas clair , il manque un passage ? De même le lien vimeo n’est plus valable, du coup là etait peut-être ma réponse.. ? En tous cas si ça vous dit de me répondre, welcome !

    1. coeurdeteigne

      Bonjour Pilou ! Et moi je réponds plusieurs mois après, quelle histoire… 🙂

      Effectivement, la grande partie des explications se trouvaient dans cette vidéo, à présent introuvable (30 minutes de recherches infructueuses me font perdre espoir de la retrouver ce soir). Dans cette vidéo, une interprétation à la sitar reprenait certaines oeuvres de Hendrix, et le musicien expliquait bien mieux que je ne le ferais jamais dans quelle mesure sa manière de structurer ses musiques sur ses accords principaux, bien ancrés en introduction, laissent ensuite toute les possibilités d’improvisation et de variations étaient transposables à une structure similaire à celle d’un ragâ (Alap / Jor / Jhala) .

      Je poursuivrai mes recherches, et si je retrouve cette vidéo superbement didactique, je la posterai en commentaire.

      A défaut et pour quand même partager quelque chose, une petite interprétation de Voodoo Child par Susheela Raman : https://www.youtube.com/watch?v=R6IuRMO0B4U

      Belle soirée à vous !

      Teigne.

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