Comment devenir adulte sans se finir au Xanax ?

40. 40 ans. 40 putain d’années. Difficile de s’en réjouir, mais c’est le jeu, et c’était le but ultime depuis la maternelle : boucler ses études, trouver un bon stage, et se faire embaucher. Compte tenu du marché de l’emploi, le défi semblait plutôt ambitieux. Les employeurs veulent souvent embaucher des séniors qu’on paye comme des juniors… Quand ils ne se satisfont pas de stagiaires à usage unique.  Bref, l’avenir n’est pas vraiment reluisant, et lorsqu’on arrive à saisir le saint graal de la stabilité professionnelle, on se sent si fier qu’on en jubilerait presque… Si l’ivresse de la liberté ne nous avait pas quitté.

 

Les espoirs évanouis

“C’était mieux avant”. Cette phrase éminemment clichée prend un réel sens lorsque les projets s’évanouissent dans la rudeur du quotidien. Les années universitaires ont un parfum d’incertitude qui distillent un certain goût d’aventure. La perspective du voyage, les rencontres improbables, les plus belles cuites… Les obligations ne se limitent qu’au simple travail d’étudiant (pour certains), tandis que la fac semble être une cour de récréation pour « grands ». Tout est à construire, et les perspectives sombres de l’inactivité sont encore trop lointaines pour être considérées. C’est une sorte de retour en prime enfance, où chacun affirme avec vigueur ce qu’il souhaite devenir. Mais déjà, les rêves se sont ternis : de cosmonaute on devient gestionnaire en patrimoine, de joueur de football on s’imagine maintenant agent immobilier. On aspire encore à devenir ce que l’on souhaite, mais les rêves d’enfants agonisent au fond de chacun. Et il faut dire que les CPE n’y sont pas pour rien : pour une curieuse raison, les CPE sont souvent des professionnels désabusés, des genres de psychologues ratés qui se nourrissent du sacrifice des espoirs d’autrui sur l’autel de l’amertume de leurs propres échecs. A cet instant, on tente d’être « pragmatique » et « réaliste » en imaginant qu’un réel projet professionnel n’est valable que s’il est rentable. On s’imagine que l’argent est une composante nécessaire du bonheur et d’une certaine liberté. Et lorsqu’on finit par y croire vraiment, on tue notre enfance à bout portant.

 

La routine infernale

Le cadavre du gosse qu’on était reste accroché à nos pieds, comme une vieille croute dont on arriverait pas à se débarrasser. C’est une sensation assez gênante pour qu’on ne puisse oublier sa présence, mais c’est bien trop douloureux pour qu’on puisse l’arracher. En attendant, on se lance vaillamment  dans la vie professionnelle, enivrés par cette prétendue autonomie que l’on pense maîtriser. Les premières fiches de paies, une carte de visite qui certifie en toute lettre le rôle que l’on accomplit au sein de la société. On se sent impliqué dans le monde adulte, on pense grand, on s’imagine utile. On salue l’indépendance, l’éloignement du foyer parental, l’absence de comptes à rendre à ses aînés. Ces prétentions illusoires suffisent-elles à justifier les jours qui s’entremêlent ? C’est la fameuse routine dont l’arrivée est si subtile qu’on ne l’envisageait même pas. Elle est arrivée délicatement, comme des flocons de neige qui recouvraient doucement notre réalité. Elle était envoûtante, cette routine, et sa présence avait même quelque chose de rassurant. Elle était la face sombre de notre réussite et de nos projets accomplis. Mais elle ne s’interrompait jamais, cette neige, jusqu’à recouvrir tout l’espace et faire de notre petit univers intérieur un monde sans couleurs ni contrastes. Les flocons se cumulaient, et leur légèreté n’était qu’apparente. Nos yeux étaient rivés sur le paysage, mais c’est bien nous qu’elle recouvrait insidieusement, jusqu’à ce qu’on étouffe sous son poids. Ce qui rend la routine redoutable, c’est qu’elle hypnotise jusqu’à ce qu’elle nous tue.

 

Le cumul de biens comme succès individuel

Bien conscients du merdier dans lequel on s’est foutu et de la liberté chimérique qu’on croyait acquise, il nous vient soudainement une idée révolutionnaire, bouleversante, presque subversive… Un bon gros Macdo, suivi d’une petite virée à Ikéa. Quoi de meilleur lorsqu’on se sent vide de sens que de remplir nos cavités intérieurs de choses nouvelles. Une magnifique étagère KALLAX, pour ranger nos vinyles chinés à la dernière brocante de quartier. Parce qu’on revendique haut et fort une passion pour les objets rétro, et surtout parce qu’on aime s’approprier l’histoire d’une époque qui n’est pas la nôtre… Question de donner un sens atemporel et factice à une réalité dépossédée. Et puis vient le moment où on fini par se faire chier : les nouveaux sets de rangement de couteaux de cuisine ne font plus tant rêver. Alors on se lance dans de grands projets, tu sais bien, là, ces trucs de « grands ».  Une voiture ? Une maison ? Ou mieux, quelqu’un qui justifiera nos envies consuméristes parce qu’on les jugera nécessaires : un gosse !  Voici donc le bénéfice immédiat de cette fameuse fiche de paie : le pouvoir d’achat. Cette fiche de paie est donc l’intérêt direct d’un système de confiscation du temps individuel. C’est la valorisation concrète et financière de ce consensus de liberté que nous faisons pour avoir le droit d’exister dans notre société useful site. Ce qu’on peut donc comprendre, c’est que notre liberté d’occuper notre temps comme bon nous semble est sacrifié sur l’autel du travail, et que celui rétribue ce sacrifice par le biais d’une somme d’argent définie. Les salaires étant multiples, il faut croire que toutes les libertés ne se valent pas. En tout cas, ce qui est certain, c’est que toutes les libertés valent de l’argent. Le rôle exclusif de l’argent étant d’être l’unique entité d’échange pour acquérir des biens, nous sacrifions donc une partie de notre liberté pour posséder des biens. Ce fameux pouvoir d’achat si chers aux français. C’est une vision funeste de notre rapport à la vie, amputée d’esprit et privée d’idéaux. Après avoir frémit de plaisir en mâchant goulument une poignée de frites baignées de sauce potatoes, vient toujours le moment où on se sent entouré, plein, mais immensément vide.

 

A la recherche de l’enfance perdue

Ce n’est donc pas nécessairement le système sociétal qui sublimera nos bonheurs individuels. C’était d’ailleurs absurde de penser qu’on aurait pu s’accomplir dans une système contraignant. Le bonheur ne se construit qu’à travers un regard assaini sur le monde. Il s’agit alors – et ce n’est pas une mince affaire – d’abaisser son regard sur ce cadavre de gosse qu’on traine depuis qu’on a décidé d’être adulte. Le consoler, le remettre d’aplomb, pour être de nouveau capable de voir à travers sa réalité. Le monde des adultes est un sacré jeu de rôle, et la vie n’est qu’une pièce de théâtre dont le dernier acte se vivra inexorablement seul. En attendant, nous sommes la consolation de nos espoirs déchus, et c’est à travers le partage, l’amour, et les instants précieux que la vie d’adulte possède un sens. Il n’y a pas d’âge pour dormir à la belle, et jouer sous la pluie n’est pas l’apanage des petits. C’est de circonstance de parler de « génération Y », ces affreux jeunes salariés aussi désinvoltes qu’impétueux. Peut être est-ce justement cela, le fondement de l’épanouissement : remettre le travail à sa place pour de nouveau laisser l’espace à soi.

2 thoughts on “Comment devenir adulte sans se finir au Xanax ?”

  1. Pan, Peter

    Cadillac (Stupeflip) dans “Stupeflip vite !!!” :

    “C’est au p’tiot que jcause
    Qui est en toi à qui jcause
    Dans ton for intérieur
    Y a un enfant qui pleure
    Toi tu t’sens plus, lui y se sent mal
    Tu l’a séquestré, bâillonné, ligoté
    Tu r’connais le p’tit gars qu’est en toi
    Le p’tiot la p’tiote
    Qui chiale dans l’fond c’est toi
    Tu préfères te cacher
    […]
    T’as du mal à respirer
    C’est toi là-haut ?
    Dans la cour des grands
    Tu fais semblant
    Le coq, le fanfaron, la putain
    Qui tourne en rond
    Tu crois gérer
    Mais t’es mal digéré
    Il est où le p’tiot qu’t’étais ?
    Il est mort le p’tiot qu’t’étais ?”

    On est combien à avoir séquestré, bâillonné, ligoté l’enfant en nous avec ses envies, sa joie et sa simplicité.

    Allez, on joue ?

  2. coeurdeteigne

    Prépare ton yoyo.

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